Richard Blaimert : sous les palmiers, la page...

Nathalie Petrowski, La Presse

Même si /Les hauts et les bas/ de Sophie Paquin n'est pas la première série écrite par Richard Blaimert, c'est son oeuvre la plus personnelle. Et la plus maîtrisée. Depuis octobre dernier, l'auteur de 42 ans planche sur la deuxième saison de /Sophie/ qui, promet-il, sera toujours drôle, émouvanteet attachante. Nous l'avons retrouvé sous le ciel bleu et les palmiers de Los Angeles où, à la fois heureux et rongé par le doute, il s'échinait sur l'épisode 7. Portrait d'un auteur pour qui la distance n'a aucune importance.

C'est une image d'Epinal, un décor comme on n'en voit que dans les vues. D'abord, il y a la terrasse couleur sable qui domine la ville avec, au milieu, l'immense rectangle turquoise d'une piscine dont l'eau est plus lisse que la glace d'une patinoire. Ici et là, des chaises longues recouvertes de housses bleues et de coussins écrus invitent à l'alanguissement et à l'abandon.

Des plantes en pots de grès et des bougies sous d'énormes coupoles de verre complètent ce décor typiquement L.A. Nous sommes au chic hôtel Mondrian dans Sunset Boulevard. Posh Spice, l'épouse dépensière de David Beckham, vient ici régulièrement picorer une salade et siroter un Chardonnay. Et on raconte que le soir où Britney a eu sa crise capillaire et s'est tondu les cheveux à la mode moine bouddhiste, elle avait passé une partie de la soirée sur la terrasse enchantée du Mondrian.

Mais ce soir, alors que le soleil se couche et qu'un vent frais fait frissonner les serveuses au nombril parfait et aux bras nus, les vedettes ont disparu, cédant leur terrain de jeu aux clients anonymes. C'est Richard Blaimert qui a choisi cet endroit comme lieu de rencontre. D'abord parce qu'il habite à trois coins de rue dans un appartement en stuc beige, typique de West Hollywood. Mais aussi parce qu'il a le sens du décor surtout quand celui-ci incarne à merveille et avec esthétisme un certain cliché.

Ici, nous sommes à des années-lumière du monde de Sophie Paquin, encore que si Sophie avait une agence artistique à Los Angeles plutôt qu'à Montréal, elle viendrait sans doute partager la vue et le Chardonnay du Mondrian.

Un nom de plume

C'est la première fois que je rencontre Blaimert, qui n'est pas très grand et qui semble avoir à peine l'âge légal pour boire. Mais d'entrée de jeu, j'ai l'impression qu'on se connaît depuis toujours, en partie à cause des nombreux courriels échangés, mais aussi parce que Blaimert est plus exubérant et expressif que la moyenne des auteurs. Sa formation d'acteur y est pour beaucoup ainsi que sa naissance et son enfance aux Éboulements, où son père tenait un magasin général.

Ceux qui se demandent encore de quelles origines, françaises ou orientales, il tire son nom de famille peuvent immédiatement mettre fin à leurs spéculations. Comme une bonne tranche de la population de son coin de pays, Richard Blaimert est un Tremblay. Il s'est inventé un nom de plume un peu par coquetterie, mais beaucoup par nécessité. En sortant de l'option-théâtre de Saint-Hyacinthe où il a étudié en pensant devenir acteur, il s'est buté à deux autres jeunes premiers portant exactement le même nom que lui. Blaimert a surgi de son imagination comme tous les délicieux personnages qui devaient par la suite venir grossir son oeuvre télévisuelle.

Aux Éboulements, le jeune Richard n'était ni très heureux ni très à sa place.« J'ai grandi avec des filles : ma soeur et ses six amies. Je n'avais pas vraiment d'amis de gars et j'avais peur de sortir du magasin général de mon père. Je lisais beaucoup : Michel Tremblay, John Irving, Stephen King... Je rêvais de devenir auteur, mais plus j'en rêvais, plus cela m'apparaissait impossible. À côté de ça, acteur, ça avait l'air facile. J'ai été accepté sans trop de problèmes à Saint-Hyacinthe. En arrivant, il s'est produit quelque chose que je n'avais jamais vécu auparavant. Pour la première fois de ma vie, je me suis senti normal.»

À l'époque, le jeune Richard ne pouvait pas prévoir qu'il ne serait jamais un grand acteur ni qu'il ferait ses classes d'auteur avec Watatatow avant d'embrayer avec Le monde de Charlotte, Cover Girl, Un monde à part et Les hauts et les bas de Sophie Paquin tout en partageant sa vie entre Montréal et L.A.

Comparaison américaine

Depuis déjà cinq ans, Blaimert abandonne régulièrement son loft du quartier portugais pour aller écrire à West Hollywood dans l'appartement de son chum qui travaille pour une agence de tourisme gaie. Les deux se sont rencontrés en Afrique dans un safari gai. À l'époque, Blaimert venait de rompre avec un gai de San Fransisco et avait décidé de mettre une croix sur les amours américaines. Le hasard en a décidé autrement. C'est du moins ce que croit Blaimert.

Pourtant, lorsqu'on examine d'un peu plus près le style et l'esprit de Sophie Paquin, on découvre que l'humour, la finesse et la fantaisie sont très américains et rappellent autant Ally McBeal que certains films de Woody Allen.

Blaimert est le plus américain des auteurs de télé québécois.

Le principal intéressé ne fait pas la même analyse des choses. En même temps, il reconnaît que ce sont des émissions américaines comme Six Feet Under qui lui ont donné une foi absolue dans la télévision et son potentiel créateur.

«Quand HBO a lancé Six Feet Under, j'étais à San Francisco. J'ai fait des pieds et des mains pour être invité à la première qui avait lieu dans un vrai théâtre. Pour rien au monde, aurais-je voulu être ailleurs ce soir-là. La télé, j'y crois»

Qu'il soit à Montréal ou à Los Angeles, Blaimert ne manque pas un épisode de la plupart des séries américaines. À tout coup, il ne peut pas s'empêcher de remarquer l'énorme différence de moyens et bien entendu de s'en désoler.

«Je suis rendu que je regarde Grey's Anatomy en comptant les figurants, les décors, les lieux de tournage . Une série, c'est sûr que c'est du texte, des comédiens, un réalisateur, mais c'est aussi beaucoup un budget. Or, le budget d'une saison de Sophie Paquin, ça équivaut à trois épisodes de Grey's Anatomy. C'est la faiblesse de notre marché qui fait ça. Mais le manque de moyens a du bon. C'est ce qui nous fouette et nous force à nous dépasser. Et puis, quand je suis ici, que je vois le ciel bleu, les palmiers, je me trouve privilégié et pas du tout malheureux de mon sort. Au contraire.»

L'angoisse d'écrire

Pourtant, le ciel bleu et les palmiers ne changent rien au fait qu'écrire la deuxième saison d'une série comme Sophie Paquin exige autant de discipline que de gazoline. C'est ainsi que tous les matins, qu'il fasse soleil ou qu'il pleuve, que la mer à Malibu soit calme ou agitée, que Britney soit rentrée ou sortie de la clinique de désintox, Richard Blaimert est toujours au même endroit : assis devant son ordinateur.

«Je me lève en me demandant comment je vais faire pour que Sophie soit toujours aussi drôle, émouvante et attachante. Et je me couche en me demandant exactement la même chose. La première année d'une série, on tombe en amour avec les personnages. La deuxième année, on essaie de faire durer la lune de miel. Pour le reste, la télé, c'est une dévoreuse d'idées qui te demande des rebondissements, des émotions et le moins de temps morts possible. Là, ça fait des jours que je planche sur l'épisode 7. Rien de ce que j'écris me satisfait, alors je recommence et je recommence en essayant de ne pas céder à la panique même si le tournage commence dans un mois et que je suis toujours coincé dans l'épisode 7.»

Richard Blaimert peut parler pendant des heures de l'angoisse d'écrire, du fait que ce n'est pas tous les jours qu'un auteur peut accoucher d'un bon show et que, souvent, les meilleures séries naissent d'une série d'échecs. Mais lorsqu'il s'agit de raconter tout simplement ce qui va arriver la saison prochaine à Sophie Paquin, il change subtilement de sujet. Même quand je lui demande comment va évoluer le personnage de Malik, le beau noir new-yorkais qui a fait un enfant à Sophie sans le savoir et qui apparaissait à la toute fin de la première saison, il demeure prudent.

«Disons que Malik représente à mes yeux notre dépendance au romantisme. Pour Sophie, il est le prince charmant, idéal et parfait. Or, on sait tous que le prince charmant n'existe pas. J'en dis pas plus...»

Pendant que nous parlions de Sophie Paquin, la nuit est tombée sur la terrasse du Mondrian. On a allumé les bougies et changé le décor pour accueillir les premiers beautiful people d'une fête privée. Les filles ont des talons aiguilles de trois étages et demi. Les gars des complets signés Hugo Boss ou Armani. Les derniers clients sont priés de régler leurs additions et d'aller se faire voir ailleurs. De toute évidence, nous sommes de trop.

Nous descendons à pied jusqu'au boulevard Santa Monica avant d'entrer dans un resto de tacos et de commander un pichet de margaritas.

Quand Richard Blaimert en a assez du jet-set hollywoodien, des millionnaires et de leurs Mercedes, c'est ici qu'il se réfugie. L'endroit est bruyant, animé et aussi chaleureux qu'un bistrot montréalais. Si Sophie Paquin existait, c'est ici qu'on la rencontrerait.